L’escargot est bien l’une des manifestations les plus abouties de celles
qui agglomèrent les formes et les cumulent comme, plus haut, le caméléon se faisait des couleurs. À l’escargot, Leb préfère en fait l’« escarpade », animot-valise, dont la fonction est de démultiplier la force créatrice de l’artiste.
L’escarpade symbolise l’instabilité des apparences en notre monde et, une fois encore, la grande communication du vivant. Sa coquille enroule les formes comme pour les digérer et les faire passer à un autre état. L’escargot devient poule, potiron, lune… Il est une figure du « détournement », mot d’autant plus à propos qu’étymologiquement il entretient un rapport, qui n’est pas anodin, avec l’idée de la spirale. Opérant une déviation sur la matière et le sens, l’escargot possède également la faculté de détourner le temps et de ramasser l’espace sur lui-même : de la sorte, l’escarpade à Venise, à Malaga ou au cirque ressemble à un coffre à souvenirs où sont enroulées les évasions passées – une sorte d’album photos qu’on rapporte, une petite boîte à bonheur qu’on aime ouvrir pour se rappeler.
Alors que l’arbre suggérait l’écoulement des jours, la croissance de la durée, l’escargot nous rapproche d’un temps absorbé, envoluté, heureux. L’escapade d’un escargot se déroule dans un temps presque figé, statique. Mais pour accéder à la quintessence des êtres, à leur contemplation, ne faut-il pas justement redécouvrir l’immobilité, s’adonner à l’égouttement moelleux des heures d’un mollusque ? L’escarpade est un voyage intérieur.
Textes : Marc Nagels